Depuis 30 ans, elle souffre d’épuisement

J’ai connu l’épuisement maternel. Au delà des soucis de santé et du comportement de mon fils qui l’ont déclenché, ma façon d’être n’a pas arrangé les choses. J’ai été éduquée dans un environnement où les femmes ne se (re)posent jamais, toujours actives, quel que soit le moment de la journée. Ma grand-mère fonctionnait ainsi, ma mère aussi. J’ai toujours eu sous les yeux deux modèles d’hyperactivité constante, quelque soit leur état de santé. Des femmes qui repoussaient toujours plus loin leurs limites au point de mettre leur santé en jeu.
Ma mère vous avait apporté son témoignage il y a quelques semaines. Mon père vous avait fait part de la façon dont il avait vécu les choses.
Aujourd’hui, je vous propose de vous raconter ce que j’ai compris de la situation que j’ai vécue lorsque j’étais enfant.

Comme mon père le dit dans son témoignage, il était souvent absent. Le travail, le jardin, les travaux et le sport faisaient que, même si nous, ses enfants, n’avions pas la sensation de le voir si peu, ni même ne ressentions de manque, ma mère, devait gérer le foyer, le quotidien et ses enfants, seule.

Je me souviens de repas du soir, souvent le mercredi, où, elle ne finissait pas de manger et partait s’isoler pour pleurer. Nous ne comprenions pas la raison de ces larmes. Nous n’avions rien fait d’autre que chahuter et faire les zouaves à table, comme le font la plupart des enfants. Je comprenais bien que nous avions poussé le bouchon un peu trop loin mais je ne comprenais pas en quoi s’amuser pouvait avoir un tel effet sur ma mère. Pourquoi nos rires la faisait craquer, pleurer ?

Aussi, certains soirs, souvent le mercredi (et oui, encore …) et le dimanche, nous mangions sans nos parents. A l’époque, nous étions furieux. Nous voulions manger tous ensemble, nous ne comprenions pas pourquoi nous étions exclus, pourquoi nos parents mangeaient seuls une fois que nous étions couchés.

Ma mère s’est toujours levée avant tout le monde, une heure, parfois deux, pour avancer dans les tâches quotidiennes. Il n’était pas rare de nous lever pour aller à l’école et de trouver en bas de l’escalier une ou deux panières de linge fraîchement repassé, un plat qui mijotait dans la cuisine ou quelques cajots de fruits et légumes sur la terrasse. Deux fois par semaine, ce temps lui servait à faire son brushing.

La journée, elle ne s’accordait qu’une pause, un cappuccino après le déjeuner. Même lorsque les enfants qu’elle gardait dormaient, elle travaillait encore. Confitures, couture, repassage, ménage, rangement étaient au programme. Tout ceci sans compter les multiples allers retours à nos écoles (nous sommes trois enfants, deux filles et un garçon).
Quand nous revenions de l’école, nous dégustions un de ces gâteaux qu’elle nous préparait souvent puis, elle nous accompagnait pour nos devoirs tout en préparant le dîner alors que les enfants en garde à la maison n’étaient pas encore partis.

Le soir, elle se plongeait dans la gestion de l’administratif, le repassage, les lessives, le ménage, le rangement, … Elle se couchait bien après nous tous alors qu’elle était épuisée depuis des heures.

Malgré la fatigue, ma mère repoussait encore et encore ses limites.

Elle s’évertuait à cuisiner encore et toujours, à récurer la maison pour qu’elle soit impeccable à tout moment, à repasser TOUT le linge des cinq personnes de la famille, à préférer que nous mangions tous les midis à la maison plutôt que de nous laisser à la cantine, à tout gérer seule sans rien demander à personne parce que voyez-vous, puisque personne ne lui proposait de l’aide, tout le monde la prenait pour « bobonne ». Et puis, demander pour entendre râler en retour ? A quoi bon … Autant se débrouiller seule.

Résultat ?

Elle nous disait sans cesse qu’elle n’avait le temps de rien faire alors qu’elle abattait un travail phénoménal. Toujours stressée, pressée, sur le qui vive. Et nous, avec nos exigences de mômes, nous enfoncions le clou un peu plus profondément chaque jour.

Au bord de la crise de nerfs, elle s’énervait très rapidement. Je me souviens des fois où, n’en pouvant plus, elle nous répondait très sèchement.

Elle répétait souvent qu’elle n’était « bonne à rien », qu’elle ne faisait rien correctement, qu’elle était nulle. Elle perdait confiance en elle avec le temps.

Les conséquences physiques sont nombreuses aujourd’hui.

Elle a eu une hernie discale il y a 20 ans, elle est toujours prise de douleurs importantes aujourd’hui. Je suis persuadée qu’à l’époque, elle n’a pas su prendre le temps nécessaire pour récupérer totalement.

Aussi, son cœur paie les frais de cette tension constante.
Quant aux douleurs, elles sont nombreuses, elle a constamment mal partout, comme si son corps faisait ressortir tout ce stress qu’elle a accumulé pendant toutes ces années. Elle a pratiquement continuellement cette sensation d’avoir été broyée dans une machine.

J’ai pris conscience de la situation lorsque j’ai quitté la maison familiale.

C’est bien connu, il est difficile de se rendre compte des choses lorsque nous baignons dedans. Il suffit de prendre un peu de recul pour ouvrir les yeux.

Dès 18 ans, je me suis installée en résidence universitaire pour mes études. J’ai mûri, j’ai appris à m’occuper seule de mon mini chez moi et je me suis rendue compte de ce qu’accomplissait ma mère. Lorsque je rentrais le week-end, il m’était de plus en plus évident qu’elle était épuisée et  stressée. Son comportement, son mal être me sautaient aux yeux. J’avais l’impression que mon frère et ma sœur ne l’aidaient absolument pas. Je pensais l’aider bien plus lorsque j’étais encore là. Je ne sais pas si j’étais objective. Je ne sais pas si c’était la réalité mais cette situation me mettait très en colère, ce qui déclenchait de nombreuses disputes.

En vieillissant, je me suis aperçue que je reproduisais le même schéma. Jamais je ne me posais. Je ne savais pas rester à rien faire même lorsque j’étais fatiguée. Les chiens ne font pas des chats … Et puis, n’ayant que ce modèle pour exemple, il me semblait « normal ».
Mon corps a tiré la sonnette d’alarme en 2008. J’ai de suite décidé de commencer une psychothérapie. Les choses se sont améliorées. Puis, le destin a voulu que je côtoie l’épuisement maternel à l’arrivée de mon second enfant. La suite, vous la connaissez (si ce n’est pas le cas, je vous laisse découvrir mon témoignage ici).

Longtemps, je me suis dit que nous avons exagéré lorsque nous étions plus jeunes. Toutes ces fois où nous arrivions à faire céder notre mère, un samedi à 18h pour aller voir « en speed » dans je ne sais combien de magasins s’ils avaient la dernière paire de chaussures à la mode alors que nous aurions pu attendre quelques jours … Tous ces trajets que nous imposions pour nous rendre chez nos amis dans les villages alentours … Toutes ces chamailleries « d’âge con » pour un oui ou pour un non … Sans compter les crises parce que nous ne voulions pas mettre la table parce que nous l’avions fait la veille et que c’était au tour de « l’autre ».
En devenant mère à mon tour, en prenant le rôle de ma propre mère, j’ai compris que nous n’y étions pour rien, qu’elle avait simplement baissé les bras, fatiguée de se battre, fatiguée par le quotidien. Bien qu’épuisée, dire oui, faire à notre place lui demandait finalement moins d’énergie que de gérer la crise.

30 ans d’épuisement

Ma mère n’a jamais rien fait pour sortir de cet état. A l’époque, il fallait se taire et avancer. Elle a pris conscience que ce qu’elle a vécu porte un nom quand je lui ai parlé de mes soucis, il y a près de deux ans. Depuis 30 ans, elle souffre d’épuisement maternel …

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